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This project is funded by an Arts and Humanities Research Council (AHRC) research grant and is supported by the Centre for Research in Modern European Philosophy (CRMEP) and Kingston University's Faculty of Arts and Social Sciences.

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Avertissement: L’orientation du Roman

Jacques-Alain Miller and François Regnault

[3]

Le roman n’est pas interminable.

Genre littéraire, il a commencé un jour. Etre né l’a promis à la mort, et le long de son devenir il encourt la loi nécessitante de son extinction: après avoir connu des états en nombre fini, il trouve sa position de repos. Cet arrêt lui fait un destin. Par destin, il faut entendre un système - non pas si parfait qu’il n’admette la contingence rémanente1 qui donne l’imbroglio manifeste de l’histoire littéraire.

On voudra ici exemplifier du roman son information initiale - soit ce qu’il transforme pour entamer son processus: le mythe - et son information conclusive - quand, à bout de course, il traite sa propre loi, que vient alors transformer le processus qu’elle commande.

L’auto-application du roman lui interdit désormais de cesser. Terminé, mais indéfini, il entre dans l’interminable.

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Que le roman transforme le mythe, on le voit aux substitutions de tukhè à anankè, des hasards héroïques d’une liberté à la parole injonctive des oracles, des certitudes intimes et démoniques aux contraintes d’un savoir théogonique2, mutations de ressort qui laissent invarié le scénario. C’est pourquoi on distingue [4] le récit mythique à ce qu’y fonctionne une cause sans raison, (que Georges Dumézil nous indique dans le furor, principe d’un “déterminisme irrationnel”). Le roman se définit de la rationaliser en la motivant: la consécution (séquence des épisodes) tolère imperturbée le déplacement de la conséquence,3 tandis que la figuration héritée trouve à s’employer dans le nouveau genre. Ainsi la femme impudique, ici reine irlandaise effarouche le héros pour l’éteindre, là, amante plus que romaine, l’échauffe.

La rationalisation romanesque est donc l’introduction dans le scénario du mythe des calculs psychologique et juridique de l’intérêt, soit la motivation et le jugement, double discrimination qui consacre Horace responsable et en fait une personne proprement dite. Au contraire, c’est à dépersonnaliser le héros que le montre le furor.

Motivation implique interprétation, ce qui justifie Tite-Live d’être toujours à ménager d’un sive.. , sive... la version mythique et la solution prosaïque, elle-même souvent plurielle. Interprétation implique équivocité: dans un caractère, tension de possibles et convergence de traits opposés que la personne rend compatibles. Le mythe divise ce mixte: on en verra les exemples en Inde (Indra délègue à Trita sa culpabilité dans le crime nécessaire) et en Perse, (double héros, double exploit, double histoire). Il y manque le passe-passe du droit romain conduisant Horace coupable jusqu’à la mort - pour sauver in extremis Horace glorieux.

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A l’autre extrémité du parcours, Aragon et Gombrowicz ne seront pas mal venus qui recommenceront sur quelques-uns de leurs héros des scissions semblables, où le roman capte son double. Aragon fera perdre à Ant(h)oine son reflet dans le miroir et les insignes de son unité. Gombrowicz rendra superflue la participation de Skuziak à l’intrigue et gratuit son acte.

Mettre à cette distance la psychologie et ses raisons suffisantes, c’est assurément faire retour au mythe.

J.-A. Miller et F. Regnault

Notes

1. “Die in jenen Systemen zurückbleibende Zufälligkeit.” (Hegel, Principes de la Philosophie du Droit, # 188).

2. Cf. P. Grimal, Introduction aux Romans grecs et latins, éd. de la Pléiade.

3. Sur consécution et conséquence, voir R. Barthes, Communications No. 8. Introduction à l’analyse structurale des récits, pp. 10 et 12.